L'exorcisme
BAM est un feuilleton publié sur Substack chaque mercredi et dimanche.
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Lucie (aux illustrations) et moi-même (à l'écriture) prenons un plaisir fou !
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Le jeune Père Ragotte sue à grosses gouttes dans la semi-orgie de l’hôtel particulier de feu le Comte Grimault Wolhardt. Faut dire que, convaincues qu’il s’agit d’un plaisantin, les bonnes femmes le tripotent allègrement. Le tabou et l’interdit pimentent les désirs, c’est connu.
— Trouvez-moi un coin au calme et séparez les deux succubes, me souffle le brave homme d’Église à l’oreille. Je ne parviendrai pas à gérer les deux en même temps.
Je connais un petit garage au sous-sol où roupille un serveur sans livrée qui pourrait faire l’affaire. Quant à séparer les deux démons…
Mon père, ou plutôt la succube qui l’occupe, tient le bras de la mannequin et passe de groupe en groupe en flattant les croupes des damoiseaux, l’œil allumé d’une flamme lubrique et sinistre.
Ragotte les aperçoit, ses yeux roulent sous le masque d’Arlequin que je lui ai collé sur le pif.
— J’ai retrouvé la trace de cette triade maudite dans les archives de l’archevêché, dit-il.
— Vraiment ?
— Nauseam, Libitum et Pernicium. C’est un de mes prédécesseurs, le Père Michaëlis, grand exorciste dominicain du XVIIe siècle, qui les a ainsi nommées.
— Elles ont conservé les sobriquets donnés par un ennemi ?
Il hausse les épaules.
— C’est un titre de gloire comme un autre… Les succubes ont leur logique, je vous l’ai dit.
Laquelle ai-je donc estourbie, chez moi ? Avant que le druide Nicolaï — paix à son âme — ne lui scotche sa bavouillante bifide, la succube appelait Nauseam et Libitum. Ça serait donc Pernicium qui « occupe » mon père…
— Libitum s’est démarquée par sa force surnaturelle, Nauseam par ses aptitudes à la manipulation mentale, et Pernicium par sa vivacité, récite Ragotte.
— Ça concorde. Celle qui a embobiné les phasmes quand elle a pris possession de Wolhardt devait être Nauseam.
Morgane, qui porte un masque de Colombina à mes côtés, opine.
— J’ai senti une force psychique à l’œuvre, dans la cave. Comme il se concentrait sur toi, les autres en ont profité pour le décapiter.
— Décapiter ? s’alarme Ragotte. Mais où… ?
— Dans un macaque, dis-je. On va jouer le même coup à Libitum.
Une question demeure : comment les séparer ? Pernicium me connaît, les deux succubes sentiraient un prêtre malgré son masque. Quant à Morgane, envoyée pour les traquer, je gagerais qu’elles la dépisteraient aussi…
Dans un salon, à droite, ça guinche. La petite Lise se fait désarticuler l’épaule par le grand échalas de tout à l’heure. Je marche sur eux et tapote le gandin sur le trapèze.
— Qu’est-ce qu’il y a ? me lance-t-il de l’air de quelqu’un qu’on dérange en plein acte.
— T’as fini de brusquer ma copine ? lui répliqué-je, agacé par ses grands airs.
— Ah ouais ? T’as pas des coupes de champagne à servir, plutôt ?
OK… Lui, il va avoir droit au traitement express. Je regarde au-dessus de son épaule parsemée de pellicules et je m’écrie :
— Attention !
Ça ne manque pas : il tourne la tête. Et BIM ! Une tatane du plat de la main dans les valseuses, assez fort pour lui couper le souffle, pas trop pour qu’il ne rende pas ses petits-fours et que ses claouis ne remontent pas. Il expire bruyamment et se courbe, les mains plaquées sur son service trois-pièces. J’attrape Lise et l’attire dans le vaste hall où, décidément, se passe la soirée.
Je lui désigne Libitum, le mannequin.
— Dans deux minutes, tu te présentes et tu lui annonces qu’un invité a besoin de se faire masser les roupettes et la demande. Il l’a vue, mais n’ose pas aller la voir.
Avec toute cette chair fraîche qui se trémousse, ça doit lui tourner les sens, à la Libitum.
— Je… lui dis ça comme ça ? me demande Lise.
— Mais non, tu brodes. Il faut l’appâter, tu saisis le message. Ensuite tu me l’emmènes à la cave.
Je lui explique le chemin.
— On t’y attendra avec le Père Ragotte, il sait y faire avec ces bêtes-là. Ce top modèle que tu nous amènes, c’est l’assassin de ton frangin. (Elle écarquille les billes comme si on venait de lui glisser un serpent à sonnette dans le corsage.) Pas de bêtise, c’est une dangereuse succube… Compris ?
Elle hoche gravement la tête. Une respiration et je l’envoie vers le danger d’une poussette au creux des reins, qu’elle a fort souples.
Je pivote vers la fée Morgane.
— Ça vous peinerait de retourner à la cave du macaque et de m’apporter le cochon d’Inde ? Vous vous sentez de ne pas sauter à la gorge de vos ravisseurs ?
— Je ne vous garantis pas de ne pas faire de dégâts… matériels à cet endroit maudit, mais je saurai me tenir. La mission avant tout.
Bien. J’attrape Ragotte par le poignet, le soustrais à l’admiration tripatouillante de trois vampes et le conduis à la cave. Mon serveur désapé y gigote sous le side-car, presque délivré de son bâillon. Il était temps que j’arrive.
— Qu’est-ce que c’est ? s’inquiète le prêtre.
— Rien du tout, dis-je en refilant un coup de pompe qui envoie le serveur au pays des rêves pour un deuxième voyage. Préparez plutôt votre attirail.
Il s’exécute et tire de sa mallette une étole, une croix et de l’eau bénite. Si je m’étais imaginé assistant d’exorciste en m’engageant dans la BAM !
Et nous attendons, bercés par le boum-boum de la sono qui a remplacé les violons. Les coups nous parviennent étouffés par les antiques murs du bâtiment, comme le tambour du destin qui accourt. Pour se donner plus d’oxygène, Ragotte, les yeux exorbités, passe deux doigts trémulants entre sa pomme d’Adam et son col romain.
Ce temps mort ouvre une brèche à l’anxiété : pourvu que Pernicium et Libitum ne découvrent pas que les elfes se sont révoltés et ont décapité Wolhardt-Nauseam ! Mon plan ne tient qu’à un fil.
La porte s’ouvre, je m’accroupis derrière une Mercedes plus grosse qu’un char d’assaut.
— Ici, entends-je dire Lise.
Des pas, des bruits de talons.
Le valeureux Ragotte, emperlé de sueur, jaillit de sa planque, crucifix brandi, et s’élance en latin :
— Exorcisamus te, omnis immunde spiritus, omnis satanica potestas, omnies incursio infernalis adversarii, omnis legio…
Je capte un mot sur deux, mais ça exhorte sec. Si Demie-Lune m’accompagnait, il jouerait les interprètes !
Et ça fonctionne : Libitum s’effondre et se tortille sur le béton en grimaçant comme une gargouille, ce qui est troublant pour un visage si fin. Elle gémit dans des basses insoupçonnables et se convulse atrocement.
Ragotte est tout à son texte, une main levée pour brandir la croix, l’autre tenant un vieux livre. On pourrait abreuver une caravane de voyageurs en plein désert avec la corolle de sueur qui lui nimbe le front.
Lise s’est plaquée au mur, impressionnée. Pour ma part, je me sens inutile. Ça fait drôle quand même de voir un démon se tortiller. Comme beaucoup, je croyais que les exorcismes, c’était du vent…
Ça dure, ça dure…
Les résistances du démon semblent lâcher.
N’y tenant plus, je m’approche de Ragotte :
— C’est bientôt fini ?
— Je n’en sais rien, murmure-t-il. Ça peut durer. Les démons sont menteurs, dissimulateurs et retors. C’est leur nature.
— Dites, puisque vous lui commandez, demandez-lui pourquoi ils ont foutu Carolac dans une boule à neige. C’était pour offrir à leurs gosses de l’Outre-Monde ?
Il me regarde comme si je lui proposais de traverser l’océan à la nage en string de bain.
— Si, si, allez ! insisté-je.
Il pose sa question en latin et le mannequin grince une réponse dans la langue de Cicéron.
— Votre visite a… perturbé leurs plans, traduit Ragotte. Elles attendaient que les noix de… cajou ? Non, je dois me tromper.
— Si, les noix de cajou, ça me parle. Continuez.
— Elles attendaient que les noix fassent effet pour fouiller le bureau, mais elles ne s’attendaient pas à votre présence. Alors elles l’ont fait… disparaître dans l’idée de revenir plus tard. Vous y comprenez quelque chose ?
— Oh oui.
Voilà pourquoi on escamote un cadavre qu’on avait produit pour le spectacle.
Cet éclaircissement pouvait attendre, j’en conviens. Passons aux choses sérieuses :
— Demandez-lui où elles ont caché l’arme.
Ragote s’exécute :
— Ubi arma abscondisti ?
Mais la petite Lise tire un couteau de sa robe et se jette sur Libitum avec un hurlement de rage ! Avant que nous puissions réagir, elle lui charcute la gorge comme une épileptique.
— NON ! hurle Ragotte.
Je la harponne et la tire en arrière. Mais le mal est fait. L’enveloppe est morte.
Je me tourne vers Ragotte :
— Où est-elle passée ?
— Ici, répond Morgane.
Nous volte-façons : la fée se tient dans l’encadrement de la porte, un cochon d’Inde surexcité dans les bras.
— Hosanna ! s’écrie Ragotte.
Nous faisons cercle. Le cochon d’Inde gesticule en roulant des yeux fous. C’est comique et effrayant à la fois.
Je ne peux m’empêcher de ricaner.
Ça roule, notre affaire, finalement. Plus qu’une !
Je colle un joyeux taquet dans l’épaule de Ragotte, qui exécute un demi-tour sur lui-même.
— Maintenant, occupons-nous de mon père, mon Père. Enfin… vous m’avez compris. Morgane, retrouvons-nous au Louvre. Je m’occupe de Pernicium avec Lise et Ragotte. Même procédé. On ne change pas une équipe qui gagne.
La fée renâcle.
— C’est dangereux.
Elle peine à contenir le cochon d’Inde qui se débat comme un forcené. Ça lui secoue les bras comme un joueur de rugby qui fait des passes à vide.
— Enfin, dis-je, je ne vois pas ce que vous craignez. Nous avons un exorcist…
Le cochon d’Inde, qui bat des pattes comme s’il avait un fer à souder dans le troufion, donne un coup sur la poitrine de Morgane, lui échappe, bondit… atterrit sur le père Ragotte, qui hurle, horrifié, en ouvrant une large bouche.
Et la bestiole lui arrache la langue d’un coup de groin.
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