Le macaque
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— NON ! je hurle.
Le cadavre encore fumant de Wolhardt s’effondre à mes pieds, Abramaïl abaisse une longue épée effilée d’où goutte la poisse rouge de son ex-chef.
— Triple buse ! je l’assaisonne en oubliant qu’il peut refaire un swing avec ma pomme pour cible. C’était bien le moment pour un coup d’État !
Mais l’elfe blond n’en a cure, de mes remontrances. Il marmonne quelque chose en elfique — une prière pour l’âme du comte, peut-être ? Puis il pointe son cure-dent vers moi et me parle en elfique, toujours, ce qui commence à devenir vexant !
— Traduction ? je m’agace. J’ai laissé mon lexique à la maison.
— Il se demande si la succube n’est pas en toi, dit la fée dans mon dos.
Je pivote : elle s’est réveillée tout à fait et tient sur ses tiges. Elle enfile tranquillement son trench. Sa beauté me souffle, elle a l’élégance fluide des ruisseaux montagneux.
Puis elle s’adresse à Abramaïl en me désignant du menton :
— Il est plus robuste qu’il n’en a l’air. Il est imperméable aux intrusions psychiques.
Quoi ? Imperméable, moi ?
— Quel est l’organisme le plus faible de la pièce ? s’enquiert la fée.
Et tous d’échanger des œillades soupçonneuses comme des suspects dans une enquête d’Hercule Poirot. Ce retournement est cocasse, la fée captive qui interroge ses geôliers…
— Vous étiez au courant ? je demande à Abramaïl. Que votre chef était… infesté ?
Il hoche la tête.
— Il allait rendre son âme aux royaumes des lunes et, il y a trois semaines, il a retrouvé une énergie de jeune elfe.
Comme mon vieux qui se lève de son fauteuil roulant après quinze piges de paralysie… Une cure de jouvence trop louche pour être imputable à du jus de carotte.
— Mais ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est quand il a décrété que nous partions dans la forêt de Brocéliande demain, ajoute Abramaïl.
— Brocéliande, je fais, en Bretagne ?
— Oui. Nous ne mettons jamais les pieds dans la forêt des druides.
Je cogite (donc je suis) : pourquoi les succubes voudraient-elles rendre visite aux barbus avec une caravane de mafielfes si elles ont l’arme ? Auraient-elles besoin d’eux pour l’activer ?
— Quant à Carolac, reprend Abramaïl, j’ai eu la confirmation à Boulogne que les fades n’y étaient pour rien. Wolhardt nous a montés contre elles.
Je perçois dans ses yeux un début de gène. Je l’imagine interroger une fadette en marge du massacre et se rendre compte de la méprise, mais le mal était commis. Et l’occasion de solder des arriérés avec leurs ennemies d’antan était trop belle. Non, il ne regrette pas le coup de force, il en déplore le fallacieux motif…
— Que s’est-il passé à Boulogne ? demande la fée qui se tient maintenant à ma dextre.
— Je vous mettrai au parfum plus tard, éludé-je. Pour le moment, trouvons où se terre cette succube.
À ce moment-là, un elfe pousse un cri. Dans sa cage, le macaque que j’avais repéré en entrant s’agite comme un forcené et attaque les barreaux en osier avec les dents. Il fait un boucan d’enfer — le mot est bien choisi, n’est-ce pas ?
Je pivote vers la fée :
— Vous avez un nom ?
— Morgane, ici… Pourquoi souris-tu ?
La fée Morgane. On revisite vraiment le folklore, à la BAM !
— Pour rien. Que cherchent les succubes ?
— À faire sauter les verrous magiques qui retiennent leurs sœurs dans l’Outre-Monde. La magie druidique les sécurise. Elles cherchent l’arme qui détruira l’enchantement.
Je turbine des neurones : la succube qui m’a enfourché sans mon consentement m’a demandé si j’avais l’arme… Or j’avais pris Napoléon, la tortue, qui n’était qu’un moyen de convoquer le druide. Soit elle l’ignorait, soit elle pensait à autre chose… Comment se sont-elles doutées qu’il fallait se pointer au Père-Lachaise ? Je me rejoue la scène…
Parce que Nicolaï a dit que son guide était enterré avec ses secrets !
— Navré de jouer les porteurs de mauvaises nouvelles, mais elles l’ont trouvé, cette arme, annoncé-je.
Le visage de la fée se décompose et, malgré cela, reste sublime dans l’épreuve. Fade ou pas, j’ai une furieuse envie de l’embrasser. Sa beauté, sa grâce, tout chez elle me magnétise.
— Quand l’ont-elles trouvée ? demande-t-elle, ignorant mon air béat.
— La nuit dernière.
— Elles attendaient ce soir pour aller au Louvre, alors. J’étais venue les traquer…
Nous échangeons un regard. Avec une succube dans la peau de leur chef, tu m’étonnes que les phasmes pistaient Morgane !
— Que vont-elles fabriquer à Brocéliande demain, alors ?
Morgane hausse ses frêles épaules.
Dans la cave, les elfes sont dans la tourmente : le macaque-succube s’est libéré de sa cage et cabriole en hurlant, griffant, déchirant tout sur son passage. Les phasmes sautent pour l’attraper, mais il se balance de tuyau en tuyau comme dans une jungle. Ces bestioles sont habiles, et d’autant plus élusives quand l’énergie néfaste d’une succube les dope ! Ça braille en elfique dans tous les coins, ça se bouscule, ça lance des couteaux, c’est la pagaille.
Abramaïl n’a pas cillé. Il surveille Morgane, l’épée à la main. Suis-je bête : il l’a séquestrée et torturée pour fabriquer sa came, il s’attend à ce qu’elle se venge et il n’a aucune envie que sa poule aux œufs d’or lui glisse entre les doigts.
La fée est immobile, et défie farouchement son geôlier. Ils ne risquent pas de partir en week-end à Cancale becqueter des huîtres, ces deux-là.
Je m’interpose au milieu de leur duel muet :
— On s’occupe des deux autres succubes, proposé-je à Abramaïl. Même vous, vous n’avez aucun intérêt à ce que ces bestioles prennent le contrôle de Kîma. Rendez-vous au Louvre dans une heure avec le macaque. Deal ?
Il pondère, mord ses lèvres gracieuses, exécute un moulinet avec son cimeterre, puis s’efface de notre passage.
J’en soupire de soulagement.
Morgane et moi détalons dans le couloir sous les cris du macaque infesté par le démon.
Taïaut ! Sus aux succubes !
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